Mais il y a plus à penser dans cette
présence des victimes à la mise à mort.
Dans Le Différend,
Lyotard cite le révisionniste Faurisson sur la
question des chambres à gaz.
J’ai analysé des milliers de
documents. J’ai inlassablement poursuivi de mes questions
spécialistes et
historiens. J’ai cherché, mais en vain, un seul ancien
déporté capable de me
prouver qu’il avait réellement vu de ses propres yeux, une
chambre à gaz. Et Lyotard de
poursuivre: Avoir “ réellement
vu de ses propres yeux” une chambre à gaz serait la condition
qui donne
l’autorité de dire qu’elle existe et de persuader
l’incrédule. Encore faut-il
prouver qu’elle tuait au moment où on l’a vue. La seule preuve
recevable
qu’elle tuait est qu’on en est mort. Mais, si l’on est mort, on ne peut
témoigner que c’est du fait de la chambre à gaz. Le
plaignant se plaint qu’on
l’a trompé sur la situation dite solution finale. Son argument
est: pour
identifier qu’un local est une chambre à gaz, je n’accepte comme
témoin qu’une
victime de cette chambre à gaz:; or il ne doit y avoir, selon
mon adversaire de
victime que morte, sinon cette chambre à gaz ne serait pas ce
qu’elle prétend;
il n’y a donc pas de chambre à gaz. (Lyotard, 1983, p.16-17)
Les victimes de Mc Veigh et les
quelques proches de celui-ci qui assisteront sur place à sa
mort, seront en
quelque sorte ceux qui sont allés à la chambre de mort
avec lui et qui sont
revenus pour témoigner. La logique
du
gouvernement américain est ici très proche de celui d’un
Faurisson, c’est-à
dire que ceux qui pourront dire que Mc Veigh est mort réellement
seront
seulement ceux qui sont victimes avec Mc Veigh de toute cette affaire.
Tout se
passe comme si, ici, on allait faire
des “condamnés à mort” que sont
les
victimes de Mc Veigh et de ses proches (qui sont vues comme victimes de
cette
histoire[i]
) des individus présents dans la
chambre de mort. Ceux-ci reviendront des morts ou de la mort pour
témoigner et
dire que Mc Veigh est réellement mort, que la machine de la
justice américaine
est authentique et a bien fonctionné. La présence des
victimes sur le lieu de
l’exécution vient authentifier celle-ci, mais met en
scène une troublante
évidence de logique, à savoir que seules les victimes,
celles qui auront été au
plus proche de la mort, dans l’attentat et dans l’exécution,
peuvent témoigner.
Ce qui disparaît ici, c’est le témoin universel, celui qui
peut témoigner en
toute bonne foi, non pas parce qu’il est victime, parce qu’il est
humain et que
rien d’humain ne lui est étranger.
Dans “L’Heure du crime et le temps
de l’oeuvre d’art”, Peter Sloterdijk nous donne à comprendre ce
qu’est un
moderne:
Est moderne celui qui est touché par
la conscience du fait que lui ou elle, au-delà de
l’inévitable qualité de
témoin, est intégré par une sorte de
complicité à ce monstrueux d’un type
nouveau. Si l’on demande à un moderne : “Où
étais-tu à l’heure du crime? “, la
réponse est: “J’étais sur le lieu du crime”. Et cela
signifie dans le périmètre
de ce monstrueux global qui, en tant que complexe des circonstances
modernes du
crime. inclut ses complices par l’action et ses complices par le
savoir. La
modernité, c’est le renoncement à la possibilité
d’avoir un alibi. (
Sloterdijk, 2000, p.10)
Ici, les survivants-victimes ne
veulent en aucun cas avoir un alibi. Ils désirent être
complices de
l’exécution, complices du monstrueux et demandent à
être sur les lieux du
crime, comme s’ils ne l’étaient pas assez.
Il y aurait même ici une certaine fierté à y
être et c’est peut-être ce
que Sloterdijk nous amène à penser. Il faudrait penser
ici le désir certain de
participer au monstrueux. Si l’humain
de nos jours est sur le lieu du crime par les médias de
l’information, à toute
heure du jour et de la nuit, ce que cette histoire nous apprend, c’est
que les
victimes d’Oklahoma City ont le droit d’y être encore davantage
et de se donner
pour acteurs de la scène.
Dix représentants des médias
auront
le droit d’assister dans une pièce adjacente à la chambre
d’exécution à la
diffusion de la mise à mort. Il y aura une véritable mise
en scène du
dispositif de diffusion privée des
images de la mort, mise en scène où rien du spectacle n’a
été laissé au hasard.
Des traiteurs ont déjà été approchés
afin de nourrir les 1400 reporters et
photographes que l’on attend sur les lieux de l’exécution et qui
pourront voir
non pas l’exécution, mais comment celle-ci est regardée
et préparée.
3-Images, deuil et
régression:
Cet appareil complexe mis en place
par les instances juridico-politiques
est pensé de telle sorte qu’un deuil soit possible et que
l’on puisse
apporter une fin (“bring closure” est le terme employé en
anglais) à la
tragédie passée. L’image de la mise à mort de Tim
Mc Veigh une fois digérée par
le spectateur-victime permettra à celui-ci de retrouver la paix
et de ne plus
être hanté par les images de l’explosion. Là
encore, on peut se demander
pourquoi le monde entier n’a pas le droit de mettre un terme à
une quelconque
hantise possible? Les images de l’immeuble éventré. puis
de l’immeuble dynamité
par les autorités n’ont-elles pas fait le tour du monde? Ce qui
est à parier
ici, c’est que l’image qu’il sera donnée à voir dans les
médias est celle des
victimes devenues bourreaux de leur bourreau. Le spectacle ne consiste
pas en
la mise à mort de McVeigh, mais se fonde plutôt dans le
dispositif de revanche où
Mc Veigh n’est plus celui qui regarde la mort de ses victimes, mais
où les
places ont été changées, tout simplement.
À l’image d’un immeuble éventré de cris, de
fumée et de pleurs avec en
arrière-plan l’esprit maléfique de celui qui a
perpétré le crime doit succéder
l’image de la mort de Mc Veigh vue par ses victimes. Dans cet espace,
l’espace
de l’image cadrée sur les victimes devenues bourreaux, le monde
entier lui,
bien sûr, ne fait le deuil de rien et surtout pas des morts. Mais
les victimes
elles-mêmes pourront-elles davantage
faire le deuil de leurs morts ou de leurs blessures?
Le procureur général a promis de faire en sorte
que les victimes
puissent clore ce chapitre de leur vie et veut apporter une fin
à cette
histoire. Faire le deuil est ici de
toute évidence ce que la machine américaine de justice
veut donner à voir et la
production d’images de la mort de Mc Veigh n’a d’autre but que de
donner à voir
comment l’État américain permet aux spectateurs de ne pas
rester dans la
mélancolie. On pense que l’image de
la
mise à mort de McVeigh pourra parvenir à chasser les
images qui hantent
l’esprit des victimes. Le 19 avril dernier, tous les médias du
pays étaient
tournés vers le Memorial où, à Oklahoma City sont
inscrits le nom des victimes
de l’attentat. La mort de Mc Veigh devrait permettre d’en finir avec
cette
histoire.
Comme
le dit le procureur général sur CNN: “Don't expect a
wonderful feeling
immediately overnight. Expect to be dealing with it for a while. But
ultimately, if they feel going into this that it will help them resolve
it, it
probably will." Ce qui
est ici prévu, c’est un effet cathartique du spectacle, un effet
de guérison, à
long terme. Or, cette pensée d’une guérison par l’image
de la mort de son
bourreau est peu-être le contraire du deuil à accomplir.
Une image, celle de la
mort de McVeigh, permettrait aux victimes de digérer l’affaire,
de digérer les
images qui leur sont restées en travers de la gorge et à
l’esprit pendant cinq
ans. Une image permettrait de sortir de la haine, de quitter l’objet
perdu qui
hante les victimes et les proches et d’avaler une fois pour toutes les
scènes
qui ne cessent de se répéter. Or, cette idée d’une
image réparatrice est bien
sûr hautement problématique. Freud a mis l’arrachement au
voir comme initiation
de la pensée. Pontalis dans un article intitulé “Perdre
de vue” nous explique
que cet
arrachement (est)
toujours à réeffectuer tant
l’attraction par l’image ne cesse d’être active. Et nous, en
plaçant le
fauteuil derrière le divan, nous donnons une forme
concrète à cette division du
regard et de la pensée. Nous instituons la perte de vue comme
condition de la
pensée.” (Pontalis,1987, p. 233-234).
Je voudrais ici penser la perte de
vue comme condition de la pensée et comme condition du deuil. En effet, il semble que ce qui entre en jeu
dans l’image, c’est son pouvoir de séduction, sa capacité
à méduser le
sujet. Comme Pontalis, le montre dans
l’article que je viens de mentionner, il y a chez Freud, une
réelle fascination
pour l’image qui mérite sans cesse d’être
dépassée. Le rapport du visuel à
l’inconscient est essentiel et non accidentel. Dans l’analyse que
Pontalis fait
de l’image chez Freud, la voie régrédiente qu’emprunte le
rêve est à la fois
régression vers l’image visuelle et
attraction par le refoulé.
Il faut en quelque sorte mettre en
scène cette fascination pour l’image pour parvenir selon Freud
à la dépasser et
créer une élaboration verbale. S’il y a chez Freud
presque une régression
visuelle dont le rêve serait le principal acteur, cette
régression est
néanmoins nécessaire pour parvenir à la mise en
mots. Il ne peut y avoir
évitement de l’image.
C’est précisément la question de
la
fascination qui est dans l’exécution de McVeigh en question. En
effet, aux
images de l’attentat doit se superposer celle de la mort, de telle
sorte que
cette dernière efface celles horribles d’un immeuble
plastiqué et de corps
disloqués, calcinés. À
l’image de
l’horreur doit succéder l’image d’une autre horreur.
Or, ce besoin de mettre en images
comme moment régressif est peut-être nécessaire
à la psyché. Il est
peut-être important que les victimes
aient une image à partir de laquelle , ils pourront se
détacher et se mettre à
penser et à faire le deuil. La mise
en
images est peut être un moment nécessaire pour rendre
compte de la folie de
l’événement passé. Mais ici, cette mise en image
ne permet pas au sujet de
sortir de sa fascination médusée pour les images de
l’horreur.
4- Mettre fin à la
mélancolie? :
Le sujet victime ici
dans l’image de la mort de Mc Veigh rejoue
simplement sa propre terreur. Le sujet victime veut voir ce que c’est
mourir,
ce que lui a failli vivre et ce que les proches des morts imaginent
chaque jour
au sujet de leurs amis ou parents disparus dans l’attentat. Par Mc
Veigh et sa mort,
les gens veulent re-voir la terreur du mourir et la dépasser.
Mais cette
terreur qui sera vue ou non ne mettrait pas nécessairement fin
à la mélancolie.
De cette mise en images, il n’est pas du tout sûr que le deuil
viendra, parce
que ce qui restera inanalysé dans cette folie scopique, c’est la
fascination
première pour les images de l’immeuble éventré,
les corps disloqués ou encore
pour Mc Veigh agonisant. Ce qui ne peut se penser dans la
répétition des images
de l’horreur, c’est précisément la fascination pour les
images de la mort de Mc
Veigh, qui n’a rien à voir avec une quelconque réparation
ou encore avec
l’introjection nécessaire à tout deuil. Les victimes dans
le spectacle de la
mort de MC Veigh vont simplement remplacer la vision fascinée
qu’ils ont
eue de la folie du mourir par celle
d’une mort qu’ils croient contrôler. En fait, aux images folles
de mort
chaotique dans l’immeuble, on veut faire succéder l’image d’une
mort
rationnelle, préparée, propre. Les victimes n’auront pas
accès à cette folie du
mourir, parce que précisément ceux qui assisteront
à cette scène veulent
regarder en elle le caractère logiquement raisonnable. Il faut
dire que toutes
les victimes ou proches des victimes vont devoir assister à une
séance
d’informations où il va leur être expliqué ce qu’il
vont voir, ou espérer voir
durant l’exécution. Les images
qu’il
vont visionner vont donc leur être racontées à
l’avance. Le côté mise en scène
de cette exécution est mis en évidence dans le discours
du gardien en chef de
la prison de Haute Terre, Indiana où aura lieu
l’exécution. Celui-ci donc dit
sans cesse aux médias que lui et son équipe
répètent l’exécution : “We want to
make sure this goes very, very well. “ Ils suivront pour parvenir
à cette fin
ce fameux protocole fédéral de 56 pages dont j’ai
parlé plus haut afin que la
chose soit conduite “in a efficient and human manner”.On prévoit
des
applaudissements à la fin, comme cela est souvent le cas dans
les exécutions
orchestrées par les états américains où la
peine de mort est pratiquée de façon
fréquente. Il n’y a rien dans cette mise à mort et dans
sa diffusion qui sera
laissé au hasard. Il ne s’agit donc pas de mettre en
scène le chaos de la mort
tel qu’il s’est présenté aux yeux des victimes et du
monde entier lors de l’attentat
ou tel qu’il pourrait se présenter dans les yeux d’un
condamné à mort, mais
bien de faire de l’image de la mort une image rationnelle,
préconstruite.
Le gouvernement américain est donc
en train de préparer un deuil préfabriqué. Il fait
dans le prêt-à-porter du
deuil et permettra aux victimes d’effacer les images de la mort comme
folie au
profit de celle de la mort comme raison. Il n’y aura pas de
réelle traversée de
la fascination pour l’horreur. En ce sens, Le policier qui tient un
site
internet dans lequel il a reproduite 88 images de l’attentat d’Oklahoma
City (
http:// www.efaubian.com/
bomb/ bomb.html) est peut-être davantage dans une tentative de
deuil que ceux
qui veulent assister à l’exécution. En effet, à
travers ces images où lui même
se donne à voir dans la photo numéro un, le policier met
en scène sa
fascination pour l’iconographie de l’attentat.
Il met en scène son regard halluciné par la mort,
et en ce sens passe et
repasse à travers cette position médusée qui est
la sienne. Mais dans le rangement
maniaque des 88 photos, il y a aussi cette tentative
désespérée de mettre de
l’ordre dans les images de la mort.
Contre quoi le visuel de l’exécution se construit-il? En
fait, c’est
contre la tentation de sombrer dans une folie des images, dans leur
surabondance, leur horreur, dans leur perte de sens et dans leur effet
de
déréalité. Ce que les victimes d’Oklahoma City
vont faire, ce n’est pas le
deuil de la scène et des morts, mais ils vont assister à
la production imagière
d’ une logique de la mort, d’une logique de mort. Le monde entier lui ,
qui ne
verra pas la mort de Mc Veigh, se contentera de voir la production du
film de
sa mort. Le monde entier devra en quelque sorte se contenter du “Making
of” du
deuil collectif.
Dans ce
dispositif de répétition de la
fascination où l’on évacue précisément la
fascination, quelle image pourrait
être iconoclaste? Quelle image pourrait venir briser le convenu
des autres,
leur construction factice et artificielle? Quelle image pourrait
conférer à la mort son
caractère non
figurable et en quelque
sorte permettrait de commencer un deuil réel? Quelle image
nouvelle pourrait
bien venir se glisser dans le film de l’exécution et dans son
“making of”?
Quelle image permettrait aux iconophages que nous sommes de
réellement sortir
de leur mélancolie et de pouvoir faire le deuil ? Devons-nous
nous demander
avec Freud si une image est réellement capable d’un tel pouvoir?
L’exemple de
MC Veigh et de l’interdiction de sa mort diffusée mondialement
devrait nous
convaincre que certaines images sont construites comme potentiellement
iconoclastes, comme potentiellement perturbatrices du système
légal étatique.
Mais, je ne suis pas persuadée en fait que de telles images
existent. Il faut
peut-être plutôt voir que notre système d’images
fonctionne sur la construction
fictive d’une iconoclastie par l’image elle-même. Des images
mythiques
iconoclastes, voilà peut-être ce qui vient fonder notre
rapport à l’image, sans
que n’ait jamais été faite la preuve
qu’un mot ne vaut pas
mille images, que le mot n’est pas, en dernière instance, ce qui
reste
iconoclaste.
RÉFÉRENCES
.
Adorno, T.W. (
1980) :Minima Moralia, Payot.
Hegel, G. F.W.
(1979): Introduction à l’esthétique. Le
beau, Paris, Flammarion..
Kojève, A.
(1947): Introduction
à la lecture de Hegel, Gallimard.
Lyotard,
Jean-François (1983): Le Différend, Paris,
Minuit.
Pontalis, J.- B. (
1987): “Perdre de vue” in Nouvelle Revue de psychanalyse, numéro
35, printemps 1987, Paris, Gallimard.
Sloterdijk, Peter
( 2000) : L’heure du crime et le temps de l’oeuvre d’art, Paris,
Calmann-Lévy.
Tisseron, Serge
(1997) Psychanalyse de
l’image. Des
premiers traits au virtuel, Paris, Dunod.
Virno, P. (1999) Le
Souvenir du présent. Essai sur le temps historique, Paris,
Éditions de
l’Éclat.
NOTES
[i]
On n’a qu’à penser au traitement médiatique que le
père de Mc Veigh reçoit où
il est perçu comme la victime de son fils, la victime de sa
paternité. Le père
Mc Veigh déclare d’ailleurs sur les chaînes de
télévision qu’il a hâte que son
fils soit exécuté et que cela se termine, cette
histoire...